Col de l'Aubisque · 1 709 m · Laruns · Argelès-Gazost · Béarn · Pyrénées Col de
l'Aubisque
Plus de 100 passages en 115 ans
· La Corniche au-dessus du Vide ·
1 709 mètres. Pas le plus haut des Pyrénées. Mais le premier. C'est en 1910, sur une route en terre à peine carrossable, que le Tour de France a découvert l'Aubisque — et par lui, les Pyrénées tout entières. Depuis, il n'a plus quitté la Grande Boucle. Plus de cent passages en cent quinze ans. Une route creusée dans la falaise au-dessus du vide, des moutons en liberté sur la chaussée, et une réputation de col à la fois magnifique et traître. L'Aubisque, c'est le patrimoine vivant du cyclisme français.
011910 — La route impossible que personne n'avait osé franchir
En 1910, il n'existait pas vraiment de route au col de l'Aubisque. Une piste en terre, des ornières, des pierres roulantes, des falaises au-dessus du vide — et la décision d'Alphonse Steinès, directeur sportif du Tour de France, d'aller reconnaître le terrain à pied en plein hiver, dans la neige, pour convaincre Henri Desgrange d'intégrer les Pyrénées au parcours. Steinès passa la nuit à chercher son chemin dans le blizzard, faillit ne pas revenir, et envoya quand même à Desgrange un télégramme menteur : « Route praticable. Pas de neige. » Ce mensonge fondateur est à l'origine de tout ce que le Tour a fait depuis dans les grandes montagnes. L'Aubisque fut le premier col pyrénéen de l'histoire du Tour. Il reste, cent quinze ans plus tard, l'un des plus présents et des plus aimés.
Ce que les coureurs de 1910 affrontèrent n'avait rien à voir avec le cyclisme moderne. Octave Lapize, qui franchit l'Aubisque en tête cette année-là, interpella les officiateurs en hurlant : « Vous êtes des assassins ! » Pas de maillot technique, pas de dérailleur, pas d'alimentation sportive. Juste des hommes en pantalon de ville sur des vélos en acier dans des lacets à 13%, sur une route que les mulets eux-mêmes empruntaient avec précaution. Le Tour de France a grandi sur l'Aubisque. Il lui doit une part de son mythe.
L'Aubisque n'est pas seulement un col du Tour — c'est le col qui a rendu le Tour possible dans les montagnes. Sans le mensonge de Steinès en 1910, sans les cris de Lapize sur ses pentes, il n'y aurait peut-être pas d'étapes de montagne au sens où on les connaît aujourd'hui. Ce col porte l'ADN du cyclisme de compétition dans chaque lacet. C'est suffisant pour lui accorder une place à part dans n'importe quelle hiérarchie.
02Les données — 115 ans de Tour résumés en chiffres
03Deux versants — l'un classique, l'autre dantesque
Versant Est — Depuis Laruns (Ossau) La Montée Classique Hors Catégorie
Le versant est depuis Laruns dans la vallée d'Ossau est le versant principal, celui qu'emprunte le Tour dans la grande majorité de ses passages. On part de 410 mètres dans la vallée béarnaise pour atteindre 1 709 mètres au col — 16,4 kilomètres avec 1 190 mètres de dénivelé et une pente moyenne de 7,2% qui ne cache rien. La montée traverse la station de Gourette à mi-parcours (1 400 mètres), puis s'engage dans la section la plus spectaculaire : la corniche taillée dans la falaise sur les 4 derniers kilomètres. Une route en balcon au-dessus du vide, sans garde-fous sur certaines portions, avec des vues à couper le souffle sur les cirques pyrénéens. Et sur les moutons en liberté qui ont l'habitude de se coucher sur la chaussée tiède au crépuscule.
Versant Ouest — Depuis Argelès-Gazost via le Col du Soulor Le Duo Mythique Hors Catégorie
Le versant ouest depuis Argelès-Gazost est indissociable du col du Soulor, que l'on franchit à 1 474 mètres avant de descendre légèrement puis de remonter jusqu'à l'Aubisque. Le couple Soulor-Aubisque est l'une des associations les plus mythiques du Tour de France — deux cols en un, une succession de paysages qui résument à eux seuls l'identité pyrénéenne. La route entre les deux cols longe une corniche herbeuse avec vue sur les vallées d'Argelès et du gave de Pau. Moins abrupt que le versant est, plus long, plus aérien, plus pastoral. C'est ce versant qui donne à l'Aubisque son caractère de grand col ouvert plutôt que de mur vertical.
04La montée depuis Laruns — les quatre actes
Les cinq premiers kilomètres depuis Laruns remontent le gave d'Ossau dans une vallée encaissée, verdoyante, typiquement béarnaise. La pente est soutenue d'emblée — entre 6 et 8% — mais la route suit le fond de vallée dans un décor pastoral avec des troupeaux de vaches pyrénéennes et les premières vues sur les sommets enneigés en altitude. C'est une introduction généreuse qui ne prépare pas vraiment à ce qui attend plus haut. Le cycliste non averti pense faire connaissance avec un col aimable. Il se trompe.
À partir du kilomètre 5, la route quitte le fond de vallée et commence à serpenter dans la forêt de hêtres pyrénéenne. Les lacets se resserrent, la pente s'accentue par endroits jusqu'à 11 et 13%, les vues sur la vallée s'ouvrent progressivement vers le bas. C'est dans cette section que les groupes de favoris se forment et se fragmentent lors des étapes du Tour. Les équipiers donnent tout pour maintenir le rythme imposé par les grimpeurs de tête. Les débordements de cortège de spectateurs sur la route rétrécissent encore davantage l'espace dans les lacets serrés.
La station de ski de Gourette surgit à mi-montée, à 1 400 mètres d'altitude. Ses immeubles de béton plantés dans un cirque rocheux ont quelque chose d'incongru dans ce paysage sauvage — mais Gourette est aussi l'une des stations pyrénéennes les plus ensoleillement actives en hiver. La station fait croire que c'est terminé. Il reste quatre kilomètres, les plus durs. Le dénivelé entre Gourette et le sommet est concentré sur une section qui ne pardonne pas — et qui se distingue surtout par son tracé en corniche taillé dans la falaise.
Les trois derniers kilomètres et demi sont la signature de l'Aubisque. La route est littéralement creusée dans la falaise calcaire, en balcon au-dessus d'un précipice de plusieurs centaines de mètres. Pas de garde-fous continus. Des rochers qui débordent sur la chaussée par endroits. Un vent de secteur nord qui peut souffler en tempête et rendre l'ascension périlleuse même pour les meilleurs grimpeurs. Les moutons transhumants qui traversent la route sans prévenir. C'est ici que l'Aubisque devient irrationnel — un col qui combine la souffrance physique avec une exposition aux éléments et au vertige qu'aucun autre col du Tour ne réplique tout à fait. Lapize n'avait pas tort d'appeler les organisateurs des assassins.
051910 à aujourd'hui — un siècle de corniche et de légendes
L'histoire du col de l'Aubisque et du Tour de France commence par un mensonge et une nuit dans le blizzard. Alphonse Steinès, envoyé en reconnaissance hivernale par Desgrange, disparaît dans une tempête de neige au-dessus de Laruns en janvier 1910, passe la nuit dans la montagne, et envoie le lendemain matin un télégramme au directeur du Tour : « Très bonne route. Pas de neige. Parfaitement praticable. » Desgrange, convaincu, inscrit l'Aubisque et les Pyrénées au programme. Les coureurs découvrent la réalité en juillet — une piste de mulets défoncée, de la neige par endroits, et des pentes inhumaines.
Octave Lapize passe en tête et hurle « Vous êtes des assassins ! » aux officiateurs du Tour. Il terminera quand même premier de l'étape et remportera ce Tour 1910. Son cri est entré dans l'histoire du cyclisme comme la phrase la plus célèbre jamais prononcée sur un col. L'Aubisque ne s'en est jamais remis — dans le bon sens du terme. Il est devenu, grâce à ce cri, le col le plus dramatiquement chargé d'histoire du Tour de France.
06L'Aubisque au Tour — les dates qui font l'histoire
07Les particularités — ce qui rend l'Aubisque unique
08Palmarès — les noms gravés dans la falaise béarnaise
« Vous êtes des assassins ! »
— Octave Lapize, au col de l'Aubisque, Tour de France 1910. La phrase la plus célèbre de l'histoire du cyclisme, prononcée sur cette corniche, ce jour de juillet, à 1 709 mètres au-dessus du Béarn.
