Col du Grand Saint-Bernard · 2 469 m · Martigny · Aoste · Valais · Alpes Pennines Grand
Saint-Bernard
Deux mille ans de passages entre Valais et Vallée d'Aoste
· Le Plus Vieux Col Habité des Alpes ·
2 469 mètres. Une croix sur la frontière entre la Suisse et l'Italie. Et au sommet, un hospice en pierres grises ouvert depuis près de mille ans qui a vu passer des légions romaines, des pèlerins médiévaux, les 40 000 soldats de Napoléon Bonaparte et, depuis les années 1950, les grimpeurs du Giro d'Italia et du Tour de France. Le Grand Saint-Bernard n'est pas seulement un col, c'est un condensé de l'histoire de l'Europe, planté à deux mille cinq cents mètres entre deux pays, avec ses chiens de sauvetage, son lac glaciaire et son silence qui coupe le souffle avant même que les jambes n'y contribuent.
01Deux mille ans de passages — le col qui a fait l'Europe
Avant d'être un col de cyclisme, le Grand Saint-Bernard est un col d'histoire. Les Romains y ont fait passer leurs légions sous le nom de Mons Jovis, la Montagne de Jupiter, où un temple dédié au dieu tutélaire des voyageurs trônait à l'emplacement exact de l'actuel hospice. Au Moyen Âge, c'est l'une des routes principales des pèlerins qui rejoignent Rome depuis le nord de l'Europe. Bernard de Menthon y fonde un hospice vers 1049 — une maison de refuge et de secours pour les voyageurs pris dans les tempêtes alpines. Cet hospice existe toujours. Des chanoines réguliers l'habitent encore. Les chiens de race Saint-Bernard, spécialement sélectionnés pour retrouver les voyageurs égarés dans les avalanches, sont devenus le symbole universel du col et l'une des races canines les plus reconnaissables du monde.
Et puis, le 15 mai 1800, Napoléon Bonaparte fait franchir le Grand Saint-Bernard à l'Armée de Réserve — environ 40 000 soldats, de l'artillerie, des chevaux, des mulets — pour surprendre les Autrichiens en Italie du Nord. L'exploit militaire est considérable : franchir un col à 2 469 mètres avec une armée entière au printemps, dans la neige, en un temps record. La Bataille de Marengo qui s'ensuit, le 14 juin 1800, scelle la domination française en Italie du Nord. Le tableau de David représentant Bonaparte à cheval sur un destrier cabré est une invention picturale — Napoléon avait traversé à dos de mulet — mais il a forgé pour l'éternité l'image du Grand Saint-Bernard dans l'imaginaire collectif.
Le Grand Saint-Bernard est le seul col du monde où le cyclisme est anecdotique par rapport au reste de l'histoire. Ce n'est pas une critique — c'est un constat. Vous pouvez gravir le Galibier ou l'Izoard en vous concentrant sur les pourcentages et le chrono. Sur le Grand Saint-Bernard, l'hospice millénaire, les chiens, le lac glaciaire et la pensée que Napoléon est passé par là rendent l'effort presque secondaire. C'est le col qui vous oblige à regarder en arrière autant qu'en haut.
02Les données — chiffres d'un monument alpin
03Deux versants — l'un interminable, l'autre plus direct
Versant Nord — Depuis Martigny (Valais suisse) La Grande Traversée Hors Catégorie
Le versant nord depuis Martigny, dans le fond du Valais au bord du Rhône, est le versant historique — celui des légions romaines, des pèlerins médiévaux, de Napoléon et de la grande majorité des coureurs cyclistes. Quarante-quatre kilomètres depuis 559 mètres jusqu'au sommet à 2 469 mètres : une ascension monumentale en distance, mais qui cache une pente moyenne modérée à 4,3% derrière une accumulation redoutable. La route remonte le val d'Entremont par Sembrancher, Orsières et Bourg-Saint-Pierre — le dernier village avant la montée finale à 1 635 mètres. Passé ce point, la végétation s'efface, les pentes s'accentuent à 7-10% et la route pénètre dans le monde minéral de la haute montagne valaisanne. Les 8 derniers kilomètres sont les plus sévères, dans un environnement de roche et de névés souvent balayé par le vent du nord.
Versant Sud — Depuis Aoste via Saint-Rhémy-en-Bosses (Vallée d'Aoste) Le Versant Napoléon Hors Catégorie
Le versant sud depuis Aoste est plus court mais plus direct. La route remonte la vallée du Grand-Saint-Bernard côté valdôtain par la vallée de l'Artanavaz, et atteint Saint-Rhémy-en-Bosses à 1 619 mètres — dernier hameau avant la frontière. Au-delà, la route gagne rapidement de l'altitude dans des lacets exposés avec vue sur les sommets valdôtains et, par temps clair, la plaine du Pô. Le décor est plus luxuriant dans la partie basse — prairies, forêts de conifères — avant de devenir aussi minéral que le versant suisse dans les 6 derniers kilomètres. C'est ce versant qu'ont remonté les soldats de Napoléon dans leur progression vers la plaine padane en mai 1800. Le Giro d'Italia l'utilise naturellement — il entre en Italie.
04La montée depuis Martigny — les quatre actes
Les douze premiers kilomètres depuis Martigny traversent le vignoble valaisan et remontent la vallée par Sembrancher. La pente est douce — entre 2 et 4% — dans un décor de fond de vallée alpestre où les premiers sommets enneigés se profilent en hauteur. C'est une mise en jambes trompeusement aisée. Le cycliste qui part trop vite dans cette section confortable le paiera bien avant l'hospice. La route longe vergers et vignes du val d'Entremont avant que la montagne ne commence vraiment à se resserrer à l'approche de Sembrancher.
À partir d'Orsières, la vallée se resserre et la pente s'établit entre 4 et 6% dans un cadre de plus en plus alpin — torrents glaciaires, versants boisés d'épicéas, premières vues sur les hautes crêtes. Liddes et Bourg-Saint-Pierre ponctuent l'ascension comme deux stations-refuges. Bourg-Saint-Pierre, à 1 635 mètres, est le dernier village habité à l'année — point de ravitaillement obligatoire pour les cyclotouristes, et repère historique où Napoléon a stationné une partie de son armée avant le franchissement. L'hospice reste invisible depuis ce versant jusqu'aux tous derniers kilomètres.
Passé Bourg-Saint-Pierre, la végétation s'efface progressivement. Les derniers arbres disparaissent vers 1 800 mètres et la route s'engage dans le monde minéral de la haute montagne valaisanne — cailloux, névés tardifs, lacs glaciaires. Les pentes s'accentuent entre 6 et 9% dans une série de lacets qui dominent la vallée avec une verticalité croissante. Le vent du nord, qui s'engouffre dans ce couloir avec régularité, peut transformer ces kilomètres en épreuve supplémentaire. Le paysage, dépouillé et sans concession, rappelle que l'on approche d'un col habité à 2 469 mètres — une anomalie géographique que seules les pierres de l'hospice expliquent.
Les six derniers kilomètres justifient tout le reste. La route longe le lac du Grand Saint-Bernard — un lac glaciaire à 2 436 mètres dont les eaux sombres reflètent les crêtes des Alpes Pennines — avant d'atteindre l'hospice et la frontière. Les bâtiments en pierre grise de l'hospice ouverts depuis près de mille ans, le chenil des chiens Saint-Bernard, la croix frontière suisse-italienne — tout surgit en quelques centaines de mètres dans un décor de bout du monde. Par temps clair, le Mont Blanc, le Cervin et le Grand Combin sont visibles. Par mauvais temps — le col est souvent dans les nuages — on comprend immédiatement pourquoi un hospice de secours était nécessaire ici depuis le XIe siècle.
05L'hospice & les chiens — mille ans de secours en altitude
L'hospice du Grand Saint-Bernard est l'une des institutions les plus anciennes d'Europe encore en activité. Fondé vers 1049 par Bernard de Menthon — chanoine originaire de Haute-Savoie frappé par le nombre de voyageurs mourant dans les tempêtes du col — il a fonctionné sans interruption depuis lors, traversant croisades, Révolution française, guerres mondiales et tourisme de masse. Les chanoines réguliers de Saint-Augustin qui le gèrent ont développé la race Saint-Bernard spécifiquement pour la recherche des voyageurs dans la neige — des chiens de grande taille, au flair exceptionnel, capables de retrouver des corps enfouis sous la neige. La légende du tonnelet de cognac est en grande partie apocryphe, mais elle a traversé les siècles.
Aujourd'hui, les chiens Saint-Bernard sont présents à l'hospice comme ambassadeurs de la race. La Fondation Barry, du nom d'un chien légendaire qui aurait sauvé plus de quarante personnes au XIXe siècle, gère désormais l'élevage à Martigny. Un musée retrace toute l'histoire de la race et du col. Le Grand Saint-Bernard sans ses chiens serait comme l'Aubisque sans ses moutons — théoriquement possible, mais fondamentalement incomplet.
06Le Grand Saint-Bernard dans les grandes courses — de 1949 à aujourd'hui
07Les particularités — ce qui rend le Grand Saint-Bernard unique
08Palmarès — les noms gravés dans les pierres de l'hospice
« Il y a des cols qui mesurent les hommes. Celui-ci mesure l'histoire. »
— Formule anonyme, registre de l'hospice. L'hospice tient depuis des siècles un registre des passages — voyageurs, soldats, pèlerins, cyclistes. Tous y ont laissé une trace. Certains n'en sont pas repartis.
