Col du Grimsel · 2 165 m · Innertkirchen · Gletsch · Berne · Valais · Grimselsee Col du
Grimsel
Grimselsee · Totensee · 26 km à 5,9% depuis Innertkirchen
· Le Col des Barrages et des Grands Silences ·
2 165 mètres. Ce n'est pas le plus haut ni le plus raide des cols suisses — le Nufenen (2 478 m) et le Susten (7,7%) le battent sur ces deux tableaux. Mais le Grimsel a ce que ses voisins n'ont pas : une atmosphère. Les eaux noires du Grimselsee, retenu par le barrage de Spitallamm, le Totensee au sommet — le lac des morts, ainsi nommé après la bataille de 1799 entre Français et Autrichiens — et cette route qui longe le lac au ras de l'eau dans un décor de granit et de roche nue que nulle végétation n'adoucit. Le Grimsel est ouvert depuis 1894. Il a vu passer Koblet, Coppi, Hinault, Induráin, Pantani. Aucun n'a redescendu ce col en ayant l'impression que la montagne lui avait fait un cadeau.
01Le col des lacs noirs — atmosphère, granit et eaux sombres
Il existe des cols qui s'imposent par la pente, d'autres par l'altitude, d'autres encore par leur histoire dans les grandes courses. Le Grimsel, lui, s'impose par son atmosphère. Une atmosphère qui n'existe nulle part ailleurs dans les Alpes centrales suisses — un paysage de granit nu, sans une parcelle de douceur, structuré autour des eaux sombres du Grimselsee dont la surface réfléchit les parois rocheuses en un miroir presque noir les jours de nuages. La route qui longe ce lac dans les derniers kilomètres de la montée côté bernois est l'une des plus singulières du réseau routier alpin — pas spectaculaire au sens cartographique du terme, mais habitée d'une présence que les cyclistes qui l'ont faite décrivent rarement avec des mots neutres. Le Grimsel ne laisse pas indifférent.
Ouvert en 1894, c'est l'un des plus anciens cols routiers du massif central suisse encore praticable en voiture et en vélo. À cette époque, la route du Grimsel était déjà un axe stratégique entre le Berner Oberland et le Haut-Valais — bien avant que le tourisme alpin ne devienne une industrie. Les bergers des alpages de la vallée de Hasli la connaissaient depuis le Moyen Âge comme voie de passage vers les estivages du Haut-Valais. La route moderne a fossilisé ces vieux itinéraires de transhumance dans de l'asphalte et du bitume — mais l'essence du col, cette traversée d'un monde minéral entre deux vallées vertes, est restée intacte depuis des siècles.
Le Grimsel n'est pas le plus raide ni le plus haut de la région. C'est le plus atmosphérique. Les eaux noires du Grimselsee, le Totensee au sommet, le granit nu sur 26 kilomètres depuis Innertkirchen — il y a quelque chose de sombre et de beau dans ce col qui le distingue de tous ses voisins. Et 5,9% de moyenne sur 26 km, avec les sections à 9-10% dans la deuxième partie, ça fait sa part de dégâts dans n'importe quel peloton de course.
02Les données — chiffres du col des barrages
03Deux versants — l'un long et varié, l'autre court et direct vers Gletsch
Versant Nord — Depuis Innertkirchen (Berner Oberland) La Montée Longue Hors Catégorie
Le versant nord depuis Innertkirchen (624 m) est l'ascension de référence — la plus longue, la plus complète, la seule qui donne vraiment la mesure du col. Vingt-six kilomètres depuis les abords du village jusqu'au sommet à 2 165 mètres, en remontant toute la vallée de Hasli avant d'attaquer les lacets de la montée proprement dite à partir de Guttannen (1 057 m). La pente se durcit progressivement — 4 à 5% dans les premiers kilomètres de vallée, 7 à 10% dans la section décisive entre 1 500 et 2 000 mètres, avant le Grimselsee et son approche plus douce vers le sommet. C'est dans cette section médiane que le col trie les grimpeurs dans les grandes courses — pas de manière explosive comme le Nufenen, mais par accumulation, par usure progressive sur une durée qui finit par faire céder les organismes les moins préparés. La descente côté bernois depuis l'Aareschlucht est l'une des gorges les plus impressionnantes de Suisse — un canyon à parois verticales que l'Aar a creusé sur des millénaires et que les cyclistes traversent à basse altitude sans jamais se douter de ce qui les attend 1 500 mètres plus haut.
Versant Sud — Depuis Gletsch (Valais) Le Raccourci Valaisan Cat. 1
Le versant sud depuis Gletsch est radicalement différent — court (6 kilomètres seulement) mais déjà à 1 757 mètres d'altitude, dans un décor de haute montagne immédiat. Gletsch est le carrefour légendaire où se rejoignent la route du Furka, celle du Grimsel et le village fantôme de l'Hôtel Belvedere — un hôtel d'altitude désaffecté dont les fenêtres vides regardent la route et le Rhôneglätscher qui a fourni son nom à la vallée. Ce versant est souvent utilisé comme arrivée d'étape dans le Tour de Suisse quand la caravane arrive depuis le Valais — la montée finale est courte mais raide, avec un vrai punch à 8-9% dans la section terminale. La combinaison Furka + Grimsel depuis Gletsch est un classique des étapes de haute montagne dans les courses suisses : le même carrefour, deux cols en quelques kilomètres, et un paysage de fin du monde glaciaire autour de 2 000 mètres.
04La montée depuis Innertkirchen — quatre actes, une montée vers les ténèbres
Les huit premiers kilomètres depuis Innertkirchen remontent la vallée de Hasli — la Haslital — dans un faux plat montant à 4-5% qui longe l'Aar dans un décor de forêt dense et de prairies. Cette section est trompeuse : elle ne prépare pas l'organisme à ce qui suit, elle l'endort. Les cyclosportifs qui partent trop vite dans cette mise en bouche confortable paient la note dans les 15 kilomètres suivants. Guttannen (1 057 m), le dernier village peuplé de la montée, est la porte vers le haut Grimsel — l'asphalte change de caractère dès sa sortie. La pente commence à se réveiller. Le décor perd ses teintes vertes. La roche prend le dessus.
Les onze kilomètres entre Guttannen et les abords du Grimselsee constituent le cœur de la montée — la section où le Grimsel révèle son caractère. La pente oscille entre 7 et 10% dans une succession de lacets tracés dans la roche granitique, sans végétation significative dès 1 400 mètres, avec des sections de roc nu taillé à l'explosif dans les années 1930 pour agrandir la route dans le cadre de la construction des barrages hydroélectriques. C'est ici que les groupes de course se fragmentent et que les écarts se forment — pas en quelques secondes comme sur un mur alpestre, mais en quelques minutes d'accumulation de wattage. La régularité de l'effort exigé sur une telle durée est le propre des grands cols de fond. Le Grimsel en est l'exemple valaisan-bernois par excellence.
À 1 900 mètres, la route atteint le bord du Grimselsee — le lac artificiel créé par le barrage de Spitallamm en 1932. Ces cinq kilomètres le long du lac sont parmi les plus photographiés et les plus singuliers des Alpes centrales suisses. La route serpente entre la roche et l'eau sombre dans un décor qui ne ressemble à rien d'autre — ni à la douceur du Susten côté bernois, ni à l'austérité rocheuse du Nufenen. Le Grimselsee a ses propres couleurs : gris ardoise les jours couverts, bleu presque noir sous les orages, vert profond dans la lumière matinale. La pente se relâche à 4-5% dans cette section — un répit bienvenu pour ceux qui ont souffert dans les lacets du bas. Mais il reste encore 200 mètres de dénivelé après le lac.
Les deux derniers kilomètres montent dans un replat progressif vers le sommet à 2 165 mètres. Le Totensee — littéralement « le lac des morts » — accueille le cycliste au sommet : un petit lac d'altitude encerclé de roches lisses, nommé ainsi en mémoire des soldats français et autrichiens tombés ici lors de la bataille du 14 août 1799. Ce lac macabre, dans ce décor de roche nue et de ciel bas, est l'emblème identitaire du col. Plus que les barrages, plus que les chiffres de pente — le Totensee donne au Grimsel sa singularité historique et son caractère particulier. Aucun autre col des Alpes suisses ne porte un nom de lieu aussi chargé à son point le plus haut.
05Les barrages — quand le col devient un complexe industriel
Le Grimsel est le seul grand col alpin suisse dont la route a été significativement remaniée non pas pour le tourisme ou le trafic civil, mais pour la construction d'un complexe hydroélectrique. Le barrage de Spitallamm (1932) et le barrage de Räterichsbodensee ont transformé le paysage du col en créant les lacs artificiels qui en font aujourd'hui l'identité visuelle. KWO (Kraftwerke Oberhasli) gère à ce jour l'un des plus grands complexes hydroélectriques alpins de Suisse depuis les entrailles du Grimsel — tunnels, galeries et conduites forcées creusées dans le granit sur des kilomètres, invisibles depuis la route mais omniprésents dans les sous-sols du massif.
Cette présence industrielle, loin de dénaturer le col, lui donne une dimension supplémentaire. Le cycliste qui monte vers le Grimselsee longe une infrastructure énergétique gigantesque déguisée en paysage alpin — les barrages se fondent dans le roc avec une efficacité presque esthétique. Le Grimselsee lui-même, dont les niveaux varient de plusieurs mètres selon la saison et les besoins en énergie, révèle ou cache ses berges granitiques selon le moment de l'année. En juillet, le lac est plein et noir. En fin de saison, les berges dénudées montrent la roche pâle des lignes de flottaison — un paysage de marée à 1 900 mètres d'altitude, sans océan.
06Le Grimsel dans les grandes courses — un siècle de Tour de Suisse
07Les particularités — ce qui rend le Grimsel impossible à confondre
08Palmarès — les noms gravés dans le granit bernois
« Le Grimsel, c'est vingt-six kilomètres d'accumulation silencieuse. Personne ne craque d'un seul coup sur ce col. Ça se fait par strates, km après km, jusqu'à ce que les jambes lâchent ce que la tête refusait d'admettre. »
— Observation d'un coureur du Tour de Suisse qui résume la nature profonde du col bernois : pas un mur, pas un choc — une usure progressive, méthodique, dans le granit et sous les eaux noires du Grimselsee. Le Totensee au sommet complète le tableau.
