Ole Einar Bjoerndalen

Partie 3 : La colère comme moteur

NAGANO 1998 : LA COLÈRE COMME MOTEUR

Les Jeux de Nagano en 1998 sont le théâtre de l'acte fondateur de la légende Bjørndalen, un épisode digne d'un scénario hollywoodien qui illustre sa résilience psychologique nouvellement acquise.

4.1. Le sprint fantôme

Le 17 février 1998, les conditions à Nozawa Onsen sont dantesques. Neige lourde, brouillard épais, vent imprévisible. Le départ du sprint 10 km est donné. Bjørndalen est dans un état de grâce. Il vole sur la piste, tire propre. À quelques kilomètres de l'arrivée, ses coachs lui hurlent les écarts : il a course gagnée. Il savoure virtuellement son premier or olympique.

Soudain, à 40 minutes du début de l'épreuve, le jury prend une décision rarissime : annulation de la course pour raisons de sécurité et d'équité. Tout est effacé. Bjørndalen, alors en tête, voit son rêve s'évaporer en une annonce radio.

La festion du "deuil" sportif

La réaction immédiate est humaine, violente. "J'étais vraiment en colère là-haut dans la montagne, j'ai fracassé mes skis et mes bâtons sur la piste," confiera-t-il plus tard. Mais la suite définit le champion.

Alors que son staff est dévasté (son farteur pleure dans la cabine, convaincu que la chance est passée), Bjørndalen bascule en mode "Hammer". Il refuse de parler à la presse. Il s'isole. Il s'impose une discipline monacale :

  • Refus de la victimisation : "Cette course n'est pas finie. J'ai mis 4 ans pour cette compétition."
  • Visualisation : Il se repasse le film de la course annulée non pas comme un échec, mais comme une répétition générale réussie.
  • Contrat Moral : Il signe un "accord" avec lui-même et son coach pour reproduire exactement la même préparation le lendemain.

Le lendemain, lors de la course reprogrammée, il ne tremble pas. Il remporte l'or, officiellement cette fois. Il a vaincu non seulement ses adversaires, mais aussi le destin.

C'est sa première médaille d'or olympique, et elle porte le sceau d'une force mentale indestructible. Il complète ces Jeux avec une médaille d'argent en relais avec son frère Dag, une consécration familiale.

L'ÈRE IMPÉRIALE : SALT LAKE CITY 2002 ET L'HÉGÉMONIE

Si Nagano fut l'acte de naissance, Salt Lake City 2002 fut le couronnement. Jamais dans l'histoire du biathlon un homme n'avait atteint un tel niveau de perfection sur une quinzaine.

Le Grand Chelem historique

Bjørndalen arrive dans l'Utah avec une ambition démesurée : tout gagner. Il s'aligne sur les quatre épreuves de biathlon et tente même le 30 km en ski de fond. L'altitude de Soldier Hollow (1 600 - 1 800 m) favorise les athlètes ayant une VO2 max exceptionnelle, ce qui est son cas.

Le bilan est sans appel : 4 courses, 4 médailles d'or.

  • 20 km Individuel Malgré deux minutes de pénalité au tir, sa vitesse de ski est telle qu'il compense ses erreurs et l'emporte avec 36 secondes d'avance sur l'Allemand Frank Luck. C'est une hérésie tactique : gagner un individuel (format de tir) grâce aux skis.
  • 10 km Sprint Une démonstration de puissance pure. Or.
  • 12,5 km Poursuite Parti avec l'avantage du sprint, il écrase la course. Il se permet même de s'arrêter avant la ligne d'arrivée pour savourer, levant les bras, un geste rare pour ce perfectionniste.
  • Relais 4 x 7,5 km En tant que dernier relayeur, il assure la victoire de la Norvège, offrant l'or à ses coéquipiers (Hanevold, Andresen, Gjelland).

Il devient le premier biathlète à réaliser le Grand Chelem olympique et rejoint le panthéon des athlètes ayant gagné 4 ors dans les mêmes Jeux d'hiver.

L'incursion en ski de fond

Sa 5e place sur le 30 km libre en ski de fond (départ groupé) lors de ces mêmes Jeux prouve qu'il est intrinsèquement l'un des meilleurs skieurs du monde, toutes disciplines confondues.

Il confirmera ce statut en devenant le premier biathlète à gagner une Coupe du Monde de ski de fond "spécial" à Gällivare (Suède) en novembre 2006, sur un 15 km libre.

Cette victoire à Gällivare est fondamentale dans son dossier légende.

Elle valide sa supériorité physiologique absolue. Il bat ce jour-là des spécialistes comme Tore Ruud Hofstad et Franz Göring, prouvant que sa technique de "Jump Skate" et sa caisse physique sont supérieures à celles des fondeurs purs.